Un peu moins seul

Il y a plusieurs semaines, S m’a dit : « Je n’avais pas l’autorisation de venir en Belgique, je peux comprendre qu’ils m’arrêtent et qu’ils vérifient. Mais combien de temps je vais devoir rester ici ? ». C’était dans un petit parloir, dans un centre fermé du sud du pays, propre, tranquille ce parloir, avec vue sur les arbres à l’extérieur.

Quand j’en suis sortie pour aller chercher à boire, j’ai aperçu son visage et le mien sur la bande vidéo visionnée par les gardiens. Normal, m’a dit S, qu’on soit surveillés. Peut-être S l’était-il un peu plus, car pour arriver du côté des parloirs, les gardiens avaient dû le sortir de l’aile verte, celle de l’isolement, celle de ceux qui sont un peu plus « observés ».

Car S, comme son ami A, venaient d’être transféré dans l’aile verte, après presque 3 jours passés dans les cachots du « Centre pour illégaux » de Bruges. Presque 3 jours dans une cellule d’isolement, une couverture comme unique moyen de se protéger de la lumière, allumée 24 heures sur 24.

Ce soir-là, à Bruges, dans la salle commune, les gars auraient demandé 15 minutes de plus pour terminer une activité, avant l’extinction des feux. Les surveillants du soir n’étaient pas de cet avis. S et A, suivis par d’autres, ont protesté. Verbalement. Qualifié d’émeute, l’incident aurait suscité l’intervention d’une vingtaine de policiers ultra équipés.

Le lendemain, lors de la visite à Bruges, j’ai passé les contrôles de sécurité, et attendu, pour qu’au bout d’une heure on vienne m’annoncer : pas possible. Pas d’explication, un sourire gêné, « ce ne sont pas des anges, vous savez ». Deux jours plus tard, mes amis « meneurs » étaient transférés des cachots de Bruges à l’aile des « observés », d’une région du pays à une autre.

Au centre fermé de Bruges, la grande baie vitrée de la salle d’attente permet au visiteur de profiter de la vue d’un petit parterre de verdure, placé juste devant les fenêtres. Il y a un évier, des verres propres. De quoi patienter tranquillement, a du s’imaginer le concepteur des lieux.

Ce petit parterre de plantes, je ne l’avais jamais remarqué en m’asseyant dans cette salle d’attente.

C’est un autre A. qui m’en parlé. Ce mètre carré de végétation, unique touche de vert du « Centre pour illégaux de Bruges », planté dans le béton comme un alibi juste sous le nez des visiteurs, le faisait beaucoup rire quand il était détenu dans ce centre, il y a bientôt deux ans, luttant contre le désespoir, un billet pour Khartoum réservé par les services de Théo comme seule perspective d’avenir.

Quand tu arrives dans la salle d’attente, ça veut dire que tu as déjà longé les murs de cette ancienne prison pour femmes, que tu es passé devant le panneau « Centre pour illégaux », qui est comme un coup de poing dans la gueule à toutes tes valeurs, que tu as passé la porte sécurisée, rencontré les autres familles, mis tes affaires dans un petit casier, passé le portique de sécurité, enlevé tes chaussures ou tes sandales pour un check, vidé tes poches,… peut être aussi que, comme à moi, la gardienne t’a passé la main dans les cheveux pour vérifier si il n’y avait pas un truc planqué.

Je n’avais pas vu ce fichu parterre car, passé la première porte, la première fois, mon regard s’est braqué vers le ciel. Je crois que je cherchais à voir où s’arrêtaient les grillages qui entourent la cour principale et la séparent en deux. Les femmes étaient dans la cour, et trois d’entre elles étaient appuyées au bas des grillages. Elles souriaient et faisaient signe aux visiteurs. Un pissenlit avait réussi à percer le tarmac, juste à leurs pieds.

A Bruges, les visites ont lieu dans le réfectoire, en commun. Pour arriver dans le réfectoire, tu dois passer au milieu des grillages. La dernière fois que j’y ai rendu visite à A, nous avons réussi à trouver la table la plus éloignée possible des gardiens. Les sourires de T., D. et M. ont égayé la visite, le « mauvais pays » en S. avait refusé de le reprendre, il y avait de l’espoir.

La dernière fois que j’ai vu S., dans un autre centre fermé, le « mauvais pays » en S., le même, avait accepté d’appliquer Dublin. S. l’avait aussi accepté, mais était, pour reprendre l’expression de la courageuse T., «comme une bougie qui s’éteint». Quand ? Dans combien de temps ? C’était dans un autre parloir, avec vue sur un homme qui tournait en rond dans la cour, au milieu des grillages verts.

Libéré, A. a depuis pris la décision de tenter de se créer un avenir dans notre pays en B. Il paraît que, même en UK, on renvoie vers le « mauvais pays », comme partout ailleurs. S. est depuis sorti d’un cachot suisse, son argent confisqué, ne comprenant plus bien, cette fois, pourquoi il « passe de prison en prison », de pays en pays, traité comme un criminel parce qu’il n’arrive pas à obtenir les bons papiers, poursuivi par le rouleau compresseur Dublin. Il a repris la route vers notre pays en B., parce qu’il y a T., S., A., E. et tous les autres, et toi qui a eu le courage de me lire jusqu’au bout. Parce que malgré les centres fermés, avec toi et tous les autres, il se sent un peu moins seul face au rouleau compresseur. Alors, on continue ?