Sa maison, ouverte aux gens sans feu ni lieu, est pleine comme un œuf et pourtant, en se poussant un peu, on trouve toujours une petite place.

Un an déjà et le vent du parc a soufflé la bougie sans parvenir à éteindre la flamme. Nos premiers visiteurs du soir sont arrivés tard, crevés, trempés, transis. Have you eaten ? Yes. OK, alors voilà la toilette, la douche, les chambres. Ah oui, le Wifi aussi. Peut-être auraient ils préféré rester ensemble ? On n’a pas pensé à le leur demander. Le lendemain 10h, 11h, midi, rien ne bouge. Enfin les voilà, affamés. Hier si on leur avait dit : are you hungry ils auraient dit yes, aussi. On saura qu’ils disent yes quand ils ne comprennent pas la question, quand par politesse ils ne veulent pas dire no ou quand la réponse est yes. Le contexte doit permettre l’interprétation et les malentendus sont sources de bien des fous rires. Et puis ils se sont succédé mais ce n’était déjà plus des migrants, ils avaient un nom, c’était des invités. Un très jeune, A, les yeux malicieux. Deux ans pour arriver. A présent il parle l’anglais et nous donne des nouvelles de temps en temps. Quelles séquelles gardera-t-il de ce voyage pas banal qui a cabossé sa jeunesse ? Pâlira-t-il toujours au seul nom de Lybie ? Il venait souvent avec M, un sage, un généreux qui l’avait pris sous son aile. Quand il a vu le camion s’éloigner, lui qui avait dû en descendre, il était content pour A. Il y a des gens comme ça. Maintenant il reste chez nous, attendant de pouvoir demander l’asile en Belgique. Malheureux Irlandais dont la capitale a donné son nom à un règlement inepte. Certains étaient malades, une jeune femme enceinte sans vraiment le vouloir. Rages de dents, plaies diverses, à l’âme surtout. On alerte des amis médecins, dentistes. Ils ne nous ont jamais fait faux bond. Des avocats aussi qui auraient pu choisir de faire du droit pénal. La famille approuve, s’implique. Quelques roseaux mal pensants … rien n’est parfait. Et puis Brugge dont on visite le centre (pas l’historique, l’autre, où les visiteurs ne se bousculent pas).
On a rencontré beaucoup de dévoués, de généreux qui nous ont fait plus forts, avec une mention particulière pour Jeanne, La Jeanne, qui allie la bienveillance de la Madone à l’énergie du diable. Comme celle de Brassens, elle ne ferme jamais sa huche dans laquelle ses invités sont nombreux à puiser un pain pareil à du gâteau. Sa maison, ouverte aux gens sans feu ni lieu, est pleine comme un œuf et pourtant, en se poussant un peu, on trouve toujours une petite place. Ce qu’elle sert à sa table assouvit pour la vie par la façon qu’elle le donne. On en rencontre quelques-unes sur la plateforme et pour leur rendre femmage qui donc a écrit : la Jeanne est l’avenir du migrant …en plus du reste. Mais quand même, il faut être de bon compte, en cherchant bien on trouve aussi quelques Jean