Ce n’est pas la première fois que nous hébergeons, mais cette fois, les similitudes sont trop nombreuses.

Aujourd’hui, « risque de neige oblige », je travaille de la maison.

Aujourd’hui, risque de neige oblige, ils sont 4 à la maison.

M, A, Y et N viennent du Soudan et rêvent d’arriver en UK.

Hier soir, donc, brève présentation, explication des « règles de la maison » (consommation électrique, consommation d’eau, couvre feu relativement tôt pour préserver le sommeil de Lou, 14 mois et la règle du pipi assis, même pour les gaillards), code Wi-Fi, présentation du kicker et du frigo, vous connaissez tout ça. C’en est presque devenu la routine.

Ce « matin », vers 14h, chacun à leur tour, sauf Y, ils descendent se débarbouiller, prendre une banane, un café ou un thé, et nous souhaiter le bonjour via un « Good morning » approximatif qui vous fait sans doute autant rire que nous lorsqu’on sait que la journée a parfois débuté près de 9 heures plus tôt.

Chacun à leur tour donc, petit passage par la cuisine, et première rencontre réelle et intime avec nos invités, avant de les voir remonter.

N et A ont des parcours classiques. On le connait ce parcours mais on redoute chaque fois d’entendre le récit, semblable à celui de tant d’autres. Un trajet au cours duquel on reconnait les mêmes marques de rejets, les mêmes méfiances, les mêmes dangers bravés, la même mort atroce à côté de laquelle ils sont passés de si nombreuses fois, et la même abnégation qui les pousse à continuer d’avance. Aussi, ils adorent le kicker, et les parties s’enchaînent avec nos deux grands, Colin et Noam, qui trouvent en N et A des partenaires acharnés pour faire tournoyer dans tous les sens ces pauvres joueurs manchots et unijambistes dans l’espoir de pouvoir trouer le gardien adverse.

M est différent. D’abord, son anglais est presque parfait. Il est à l’aise et cherche moins à passer inaperçu. Il est vif dans la discussion, intéressé par tout (son intérêt pour la « magie » de la Bialetti est incroyable), et drôle dans la finesse de ses blagues: on a rigolé ensemble à propos du fait qu’il est myope, mais n’a plus de lunettes, et que du coup, il faudrait pas qu’il loupe l’Angleterre de ne l’avoir pas vue assez nettement, se retrouvant ensuite au pôle Nord! M a un tout autre profil. De plus, M a mon âge, et pendant que je travaillais dans mon bureau, je me suis dit plusieurs fois qu’il serait rigolo de le mettre derrière mon clavier, et de voir jusque quand la supercherie tiendrait le coup avant que mes collègues ne se rendent compte du subterfuge: M a la même formation et le même parcours professionnel que moi, il avait un job demandant les mêmes qualifications que le mien, même la définition de sa place est semblable à la mienne. Et pour cause. Pour les grosses sociétés, que ce soit à Bruxelles ou au Soudan, on cherche les mêmes profils.

Y est également plus atypique. Mais pas de la même manière que M. Y a sans doute pas loin du double de l’âge de N et A. Pas loin de la 50aine à vue de nez. Et on voit sur son corps que ce n’est pas le début de son voyage qui a initié le cycle des nombreuses années de galères qui le courbent aujourd’hui. Ca se voit, il en a vu d’autres. Mais dans son sourire et le ton se sa voix lorsqu’il croise Lou et Sasha et rigole avec elles, c’est un grand père qu’on entend, aimant les enfants, riche de ce qu’ils lui ont apporté et de ce qu’il peut encore leur apporter.

En fin de compte, j’ai mis le doigt sur ce qui me chamboule tant cette fois. Ce n’est pas la première fois que nous hébergeons, mais cette fois, les similitudes sont trop nombreuses. Intellectuellement, je le sais: n’importe qui peut devenir migrant du jour au lendemain. On ne le choisit pas nécessairement, souvent, les circonstances poussent à laisser derrière soi ce qu’on a toujours connu et à partir à la poursuite d’un rêve, d’une chimère, d’une chance. Mais là, avec M, A, Y et N, c’est vraiment trop semblable. C’est moi, ma femme, nos enfants, nos parents, notre famille, nos amis, nos collègues, les inconnus qu’on croise tous les jours par 100aine dans la rue. C’est vnous, c’est eux, et surtout, ce n’est pas JUSTE.

Je ne comprends pas la difficulté à comprendre celà: ce n’est pas JUSTE.

Aujourd’hui, il neige, vnous avons hébergé nos semblables, mais que faudra-t-il pour que les « autres » comprennent à quel point nous sommes tous des trans-migrants? Que faudra-t-il pour que l’Homme se rende compte qu’il n’y a pas d’eux ni de nous, mais juste des vnous, dont le droit primaire est simple: vivre.

Je terminerai en reprenant ce qu’Edgar S disait lors de sa chronique cette après-midi sur la Première. Il posait la question de la « valeur » d’un migrant. Sa valeur? A mes yeux, elle est inestimable, puisqu’Il est VNous et que VNous sommes Lui.