Ce soir, ma maison sera vide de ceux que j’aime

Ce soir, ma maison sera vide de ceux que j’aime

M. est en prison et les nouvelles ne sont pas bonnes. T. est à l’hôpital et les nouvelles ne sont pas terribles. F. est en Angleterre et s’est enfui de son « camp » parce qu’on ne lui donnait pas à manger. M. y est aussi. Il a 17 ans et est seul dans une maison depuis 3 mois. Il attend une école mais on lui a dit qu’il n’y avait plus d’argent et donc pas de place. Il m’appelle tous les jours pour me dire qu’il voudrait être avec moi. On se dit qu’on s’aime. Il m’appelle « my mother ». Je souris à l’intérieur. B. est en galère depuis des années. On essaie de casser son Dublin mais il n’y croit plus. Il part en chance sur les roues des camions et ne me répond plus pour ne pas devoir porter mon inquiétude. N. est parti en France. Il ne supporte plus la peur de se faire attraper et maltraiter par nos policiers. On se dispute sur whatapp le soir car il dit que j’en ai fait assez et il veut que j’arrête d’héberger, pour mes enfants. Z. est passé en Angleterre la nuit dernière. Quand je l’ai annoncé à ma fille de 9 ans, elle n’a même pas souri, elle m’a dit : « oh c’est un gros souci pour F. » F est son ami. On ne les voit jamais l’un sans l’autre. Non, pardon voyait. Je suis heureuse pour Z. Un jour, je pourrai laisser s’exprimer ma joie.
Ils me manquent. Je les aime.
Heureusement W, M, A, O et O rentreront incha allah à la maison. Je surveille mon téléphone.

Heureusement mon homme, mes enfants sont là. Je les aime de ce courage qu’ils ont de bousculer leur vie pour moi. Je suis fière d’eux d’accepter ce partage que je leur ai imposé. Qu’ils me laissent les aimer, tous ces petits gars qui déposent leur sac dans notre salon. Je suis fière qu’ils se soient eux aussi mis à les aimer. Ils feront des adultes formidables.

Heureusement, il y a ma famille et mes amis aussi que je délaisse depuis trop longtemps déjà mais qui s’obstinent.

Heureusement, il y a les vnous aussi qui changent tout. M. qui cuisine pour mes gars des moelleux au chocolat, B et I qui déposent des courses devant ma porte, l’inconnu de mon anniversaire, A qui me propose un trajet pour 4 tous les vendredis, Y dont je viens de réaliser que tous les mois il pense à moi, F. qui m’envoie un lexique arabe/français, toutes les initiales qui se les gèlent le soir au parc et connaissent mon adresse par coeur, A. qui m’envoie un câlin par mp alors qu’elle est fort occupée avec ses examens, M. qui passe ses journées en réunion pour faire bouger les lignes en Belgique, et tous ceux qui sont là. Toujours.

Ce soir ma maison sera vide de ceux que j’aime mais je vais la remplir avec des gars du parc. Des petits nouveaux à mettre au chaud, à habiller, remplumer, rassurer, soigner, informer, accompagner chez Samir. Des sans famille. Parce qu’avoir quelqu’un qui vous aide, qui s’inquiète de vous, qui vous voit, ça change tout. Mon petit gars à l’hôpital l’a bien compris. Il me répète sans cesse : « La inta, ana la ina. no family, adira, mouchkila. »

Alors, donc, je vais remplir ma maison de petits nouveaux. Je suis prête même si j’ai un peu peur. J’ai un peu peur de me mettre à les aimer eux aussi…