Aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon ami M. Je ne pourrai pas le serrer dans mes bras

Il est en prison – non pardon en centre fermé – car il a commis le crime impardonnable de fuir son pays et de chercher un refuge de l’autre côté de la Méditerranée.

A 14 ans, il a eu la mauvaise idée de fuir l’emprisonnement et la torture -non pardon les mauvais traitements- dans son pays. Dans l’aventure, il a perdu son père, mort dans la cellule voisine de la sienne sans qu’il le sache. A 16 ans, il a eu l’outrecuidance de fuir deux ans d’esclavage – non pardon de travail forcé des enfants – en Lybie. Dans l’aventure, il a perdu tout contact avec sa maman. En France, dans le souci sans doute de le protéger, on l’a « forcé » à demander l’asile. Il n’a rien compris. A oublié de mentionner qu’il avait été emprisonné et torturé plusieurs semaines. S’est vu refuser les papiers. Dans l’aventure, il a perdu confiance dans nos libertés à géométrie variable.

Depuis, il erre en Europe, d’une chance à une autre, d’une malchance à une autre. Aujourd’hui, à 20 ans, il a traversé illégalement un nombre incalculable de fois une dizaine de frontières. Pense encore que la dernière le sauvera. Même s’il commence à avoir des doutes car, dans son centre, beaucoup sont passés en UK et ont été renvoyés. Il a peur de demander l’asile ici, même si je suis la, car il se demande pourquoi on traiterait sa demande équitablement alors qu’on ne lui donne que des coups et des OQT ?

Aujourd’hui c’est son anniversaire et je ne le verrai pas. Je ne pourrai pas le serrer dans mes bras. Je l’aime. Je sais maintenant que cela ne suffit pas. Il y a des jours comme cela où on pleurerait bien dans les bras de la première personne qui vous dirait « ca va?  » avec un regard un peu appuyé. Il y a des semaines aussi qu’on préférerait oublier. Des enchaînements de nouvelles qui chassent impitoyablement le sommeil et tournent sans fin dans la tête.

Mais mon ami du haut de ses 20 ans tout neufs m’apprend à rester heureuse. A sourire à ce qui se présente. Il me dit « La tupki. Inti guya » (ne pleure pas, tu es forte) Il me dit que les problèmes ne resteront pas et qu’un jour tout ira bien, incha Allah. Il dit qu’il sait que je suis là. Il dessine des cœurs sur ma main. Il me raconte, en se mordant la sienne, les jolies Erythréennes qui sont enfermées avec lui. ll apprend le flamand avec les gardiens et me téléphone dès qu’il maîtrise un nouveau mot. Il rit quand je ne le comprends pas. Il se réjouit car s’il reste longtemps, il arrivera peut-être à ne plus boire de trop pour oublier. Il s’inquiète de ces deux Egyptiens oubliés dans ce sinistre endroit depuis des mois. Trois, je crois. Et me demande s’il peut partager avec eux le tabac que je lui ai apporté.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Je ferme les yeux. Je le vois et je le serre dans mes bras.