Je ne pense pas avoir auparavant tissé un lien si fort aussi rapidement

Après moult tergiversations, nous nous sommes enfin décidés à accueillir samedi soir. Nos enfants sont chez leur autre parent respectif, nous avons donc 2 lits vides une semaine sur deux.

S., petit bout de femme, et M., son "brother" (qui deviendra son "cousin", puis au fil de la confiance qui s'installe un "relative"), arrivent chez nous vers 22h30, sales, fatigués et la tête basse. On leur propose une douche, et des fringues propres, S. sort de sa réserve, et crie YES SHOWER, elle entre dans la salle de bains en poussant de petits cris de joie.
Ils prennent leur douche... et leur temps, je suis effarée du temps qu'ils y passent, mais je comprends mieux le lendemain matin, lorsque nous petit déjeunons tous les quatre, et que les langues se délient peu à peu. Nous sommes leur première famille, cela fait 2 mois qu'ils dorment au Parc.
S. a 17ans. Elle est arrivée d'Érythrée il y a 3 ans, durant lesquels elle a vécu en Allemagne.
17ans bordel!
Sa demande d'asile a été refusée (après 3ans, je n’y comprends rien ?), elle veut donc traverser la manche, rejoindre sa sœur, 15ans, qui a réussi à passer.
M., son "Brother/cousin/relative" a 29ans, une femme et deux enfants en Érythrée. Ils ont voulu qu'on mette les matelas dans une seule chambre, ils veulent dormir dans la même pièce. S. me souffle que c'est dur pour une femme, la nuit, le Parc, et qu'elle a deux amies, enceintes, qui y dorment aussi. Elle est rassurée d'avoir M. avec elle, ils ne séparent pas. Sauf quand ils se font arrêter. M. a tout autant besoin d'elle. Elle parle allemand et anglais, lui à peine quelques mots. S. est débrouillarde, pleine d'énergie, volubile, souriante, elle chante de sa voix douce en écoutant sa musique. On taquine M. qui lui rattrape le temps sans contacts au téléphone, je lui dis qu'il est pire que moi avec mes copines au téléphone. Il a l’air de penser beaucoup, il est discret et timide, il sourit, il téléphone et il mange, ou il m'arrache les courses et le panier à linge des mains quand il me voit les porter (tout en étant au téléphone).
Dimanche, nous laissons M. avec son téléphone, et partons, S. et moi faire une grande balade à vélo sur le Ravel vert et ensoleillé. S. est volubile et souriante comme jamais. Elle me dit qu’elle aime la nature, faire du vélo, qu’elle voudrait être infirmière et qu’elle aimait sa vie en Allemagne.
Elle ressemble à ma nièce du même âge, ça me trouble, ça renforce les sentiments que je lui porte déjà.
Pendant que je pars faire du sport, S. cuisine, et M.....téléphone. Nous mangeons érythréen pour la première fois de notre vie, ça arrache mais c'est bon et en plus on mange avec les doigts. Ils sont fiers de nous faire découvrir les "injera", nous sommes de plus en plus à l’aise les uns avec les autres, on papote, on se prend en photo, on se raconte des petites choses, on fait un jeu de société. Nous parlons peu des sujets lourds, personne n’en a envie je pense, surtout pas S. et M., qui s’offrent quelques jours de répit. S. se fait une beauté, prend un bain, se lisse les cheveux, et M. regarde toutes nos photos de vacances avec un intérêt hypnotique qui nous fascine.
Nous partons travailler le lundi matin, et quand nous rentrons le soir, la maison est propre de la cave au grenier, et le repas mijote.
S.a fait à manger pour 20 car elle veut amener à manger à ses amis du Parc le lendemain.
Ce matin nous nous sommes dit au revoir, on s’est pris dans les bras, longtemps, et puis mon copain les a ramenés au Parc, ils le voulaient. J’espère qu’ils vont réussir leur traversée.
Peut-être pas en période pré-électorale durant laquelle « on » a besoin d’eux en colsons pour décorer ses affiches, peut-être après. Et je sais aussi que s’ils échouent, ils ont un endroit plus digne d’eux qu’un parc en plein hiver où se réfugier. Ils savent aussi qu’on est là, et je sais que ça les rassure.
Je ne pense pas avoir auparavant tissé un lien si fort aussi rapidement, et je me demande comment on fait dans la durée. On s’habitue ou on ne s’y fait pas ? On continue à s’en faire comme pour ses propres enfants ? On arrive à nouveau à se concentrer au travail ?
Mais ça ce sont mes petits problèmes émotionnels de luxe, je pense surtout à S. et M., et je souhaite que la route vers la vie qu’ils méritent leur soit enfin plus douce.