Théo, Jan, Charles, et si vous passiez partager le poulet du dimanche avec nous ?

« Why ?
Please, tell me. Why ? ».
« Pourquoi, aucun pays ne veut de moi ? Pourquoi m’a-t-on donné ces papiers en m’obligeant à changer de pays tous les 3 mois ? ».

Dans la voix douce de A., pas une once d’agressivité.
De ses longues mains fines, il déplie une pochette en plastique contenant son permis de séjour en Italie.
Il explique qu’il a obtenu l’asile après avoir vécu pendant un an et demi en Italie, dans un petit village où il n’avait nulle part où dormir, pas le droit de travailler.
Et qu’on s’est débarassé de lui en lui disant de partir.

A. vient du Nigeria.
Il veut travailler.
Il me montre sur google translate.
Il est soudeur.
Il connaît son métier.
Il a étudié dans son pays et a appris l’anglais.
Il veut travailler.
« Just a job, Kati. You understand "?.
A, un doux géant si maigre, rêve de se poser.
D’arrêter ce long périple.
Il est arrivé en Belgique cet été et a déjà séjourné 13 jours en centre fermé à Bruges.

Autour de lui, ses nouveaux compagnons d’exil l’écoutent.
Aucun ne se connaissait avant ce soir.
Sur la carte posée sur la table, ils dessinent leurs parcours.
Tous sont passés par la Libye et ont rejoint l’Europe sur un canot de fortune.
De nuit. Par centaines.
Ils ont eu très peur.
Et disent qu’il y a eu des morts. Beaucoup.

Autour de la tablée nombreuse, une seule femme, un peu en retrait.
La belle K.
Un visage de déesse et une silhouette si fine.
Elle reste en retrait du petit groupe.
Dans la cuisine, K. refuse de me laisser faire la vaisselle.
Elle est vive, efficace.
Elle me montre son alliance et souffle avec un petit geste fier : « 2 years ».
Elle m’aide à préparer les lits.
Elle sourit timidement en découvrant des sous-vêtements préparés pour elle, à l’abri des regards des autres.
La jolie K. sort de sa réserve et me saute au cou quand je lui tends un pot d’huile de coco.

Autour de la table, son mari, H.
Une large carrure, le visage marqué par la fatigue.
Il semble épuisé.
Et pourtant il parle déjà de la « chance » avec les autres, des routes à prendre pour atteindre l’Eldorado.

A ses côtés, le jeune A. paraît si menu.
Curieux, il est ravi de discuter avec d’autres après un séjour en centre fermé.
Il dit avoir 20 ans. Il a des manières d’enfant et un visage d’adulte qui a grandi trop vite.
Il a vécu en Suisse pendant deux ans et parle allemand.
Cette après-midi me suivait partout, soucieux de se rendre utile, en quête de dialogue et d’attention.
Le jeune A. tousse rauque. Une toux qui déchire la gorge.
Il sourit largement et se perd en remerciements en recevant une tasse de lait chaud avec du miel.
Il est intrigué par les gouttes d’huile essentielle de tea tree déposées sur la cuillère de miel.
Je lui montre comment utiliser le baume à l’eucalyptus.
Il le respire avec une petite moue de gosse étonné.
Je lui précise : « Don’t eat this ».
Et provoque un fou rire général.

Le sourire tout doux du plus ancien.
Le seul habitué de la maison.
Le gentil A., le « frérot »/ « cousin » de mon amie Bilen, arrivée en « terre promise ».
Torturé par l’armée en Erythrée, il va bénéficier d’une opération en Belgique pour reconstruire ses tympans.
Un réseau fabuleux de familles s’est tissé autour de lui.
Je l’ai rencontré en janvier avec Bilen et le T., le tonton.
Il est venu régulièrement et connaît toute ma familia.
Il montre les photos de mes enfants aux autres.
A. est heureux de ce retour « at home ». Et aime guider les 5 autres dans la maison.

Et enfin, le grand K.
Je le retrouve à 4h du matin, dans le salon.
« I can’t sleep. I can’t ».
Je ne lui demande pas ce qui le tient éveillé.
Je n’ai plus la force.
Il racontera s’il le désire plus tard.
Besoin aussi de recharger mes batteries après avoir enfourné les jeans et chaussettes trempés dans la machine à laver.

Le grand K. est venu me parler au parc.
Sans insister.
Il m’a juste dit qu’il dort dehors très souvent, qu’il n’a pas de « family », qu’il voudrait juste « one night to sleep.
« Please, Madam. Please, one night. »
Le grand K.
Sa joie simple autour du repas.
« Enough, dit-il en posant le plat de riz. Thanks. »
Ses traits si tirés au parc.
Son visage détendu après le repas.
Il rit en prononcant mon prénom.

Le grand K., si attentif.
« Seat. Please, Kati, Seat ».
Il me prend les assiettes des mains.
Il range et retourne s’asseoir sur le plancher du salon.
Relié au chargeur de son téléphone, il écoute de la musique de son pays.

Ils sont 6.
Une petite goutte parmi les centaines de visages réclamant « a family » au parc Maximilien.

Lors du rassemblement organisé en mémoire de Sémira Adamu, étouffée dans un avion qui la ramenait au pays qu’elle avait fui, ils étaient 600 dans le parc Maximilien. Beaucoup de très jeunes femmes, des hommes de tous les âges.
Ils sont restés à distance respectueuse.
Attentifs. Curieux.

Debout, sous la pluie.
La plupart sans veste.
Sans parapluie.
De plus en plus trempés.

Nous étions 300 citoyens belges de tous les horizons réclamant une autre politique migratoire.
300 sous une pluie drue à se réchauffer au feu de la solidarité.
Nous avons chanté, ri et pleuré quand Chloe Karakatsanis m'a raconté la visite à son amie en centre fermé.

Ce matin, ils sont 6 « at home ».
6, c’est beaucoup. Et c’est si peu.
6 à l’abri des dangers de la rue.
6, l’estomac rempli.
6 à pouvoir s’accorder un temps de repos sans crainte d’être réveillés par des coups de pied et des matraques.

Demain, ils risqueront leur vie encore.
Sur un parking, dans un camion.
Avec une détermination que rien n’arrêtera.
Ils ne demandent pas l’asile car ils savent pertinement que la Belgique applique l’absurde règlement de Dublin et qu’ils seront renvoyés dans des camps en Italie ou en Grèce.
Et renvoyés ensuite en enfer. Renvoyés en Libye pù se pratiquent les tortures, l’esclavage.
Je leur ai parlé des consultations juridiques au Hub.
Des conseils de notre ami Samir Ouikassi.
A, le géant nigérian, veut le rencontrer.

Les autres sont pressés d’arriver.
Ce rêve leur a permis de tenir tout à long de cette longue route.
Les dettes se sont accumulées.
Leur famille attend de l’aide.
Ils ne sont pas naïfs.
Ils s’informent sans cesse et savent très bien que l’accueil s’est durci de l’autre côté de la Manche.
Le grand F. m’explique que l’Angleterre n’aurait jamais dû sortir de l’Union europeenne.

Les voici les « dangereux transmigrants », victimes de harcèlements depuis de mois dans notre glorieux petit pays incapable de leur assurer un accueil décent.
Victimes, en Belgique de :
- de racket
- de coups et d’insultes racistes
- de mises à nu indécentes : des nuits entières, en sous vêtements dans une cellule bondée, avec l’air conditionné poussé à fond pour qu’ils tombent malades.
- d'humiliation : si vous avez soif en cellule, buvez l'eau des toilettes (sic...).
- de vol de leur argent (les économies de leur famille, de toute leur communauté)
- de confiscation de leur sac de couchage, de leurs documents d’identité, de leurs photos de famille, de leur téléphone, de leurs bijoux de famille
- et du vol ... de leurs chaussures.

Ce dimanche, j'irai avec les 6 au marché.
Nous irons saluer la vendeuse de poulet, une dame africaine elle aussi.
Nous irons acheter des poulets rôtis.
Et elle rajoutera - en leur faisant un clin d’œil - des ailes de poulet « pour leur tenir chaud ».

Ils sont 6.
6 visages qui ne seront plus jamais anonymes.
Même si je dois cacher leurs prénoms et leurs visages.
La famille s'est encore agrandie depuis hier soir.

Théo, Jan, Charles, et si vous passiez partager le poulet du dimanche avec nous ?