« Coucou, je suis bénévole à la plateforme depuis quelques temps mais c’est notre premier hébergement, on vit en kot, et on peut prendre une personne chacune »

Après avoir lu pendant près de 8mois vos témoignages d’hébergement, je peux enfin écrire le mien, je comprends ceux qui disent avoir besoin de partager…

Ce mardi 01 mai, après avoir consacré mes deux dernières semaines à l’organisation de ce Sit-Nic géant au côté d’une équipe merveilleuse, il me semblait évident de ne pas repartir seule… Mes parents partis du parc, c’est avec une amie que je suis allée voir Adriana et son sourire légendaire, un peu sur un coup de tête il faut bien l’avouer. « Coucou, je suis bénévole à la plateforme depuis quelques temps mais c’est notre premier hébergement, on vit en kot, et on peut prendre une personne chacune ». Elle nous conseille de le faire à deux pour cette première fois, pour qu’on se sente plus sereine et qu’on s’organise au mieux… Et voilà qu’en à peine 3minutes, tout se concrétise, elle nous cherche deux gars, habitués et discrets, numéros de téléphone échangés, elle reviendra vers nous quand elle en aura trouvé au milieu de toute la foule de visages… Et puis, d’un coup, cette petite voix qui émane honteusement de moi et qui me fait prononcer « Il n’y aurait pas de femmes par hasard ? ». Adriana nous dit qu’elle n’en a pas croisé aujourd’hui dans le parc… Pas grave, hommes ou femmes, ça n’a pas d’importance au final, ma peur s’est déjà dissipée. On décide de prendre 15minutes pour nous en allant souper en dehors du Parc, direction gare du Nord parce qu’en ce jour, rien est ouvert. Et là, à même le sol, des gars attendent que le temps passe, certains rigolent, d’autres dorment, notre cœur se serre… Certains n’avaient visiblement pas le cœur à faire la fête avec nous tous… Pendant notre dîner, on parle de la Plateforme, des Vnous, de cet élan de solidarité et puis aussi, de cette politique migratoire dont nous ne voulons pas. On porte fièrement les T-shirts de la Plateforme et parfois, les regards qui se posent sur nous sont lourds de sens… Souper fini, on retourne au Parc… Et pour la première fois, je vois le dispatching de mes propres yeux, pour la première fois, je me trouve confrontée à cette foule… Mon cœur se serre à nouveau. Pourtant, aujourd’hui, je sais que cela se fait plus en fête que d’habitude, on mange encore, on joue encore au foot, la musique retentit, le Sit-Nic n’est pas terminé. Pourquoi cette boule dans la gorge alors ? Parce que je ne peux m’empêcher de penser aux soirées de ces 8 derniers mois, sans musique et sans fête… Seulement le froid, l’attente, l’incertitude, la nuit et la fatigue aussi. Et puis, au milieu de tous ces gars, mon regard se pose sur Yoon… Il discute avec 4 jeunes filles. La fatigue peut se lire sur leurs visages, je tire mon amie par le bras… On prévient Yoon qu’on a déjà dit à Adriana qu’on pouvait prendre deux gars, que c’est notre première fois, qu’on peut prendre deux de ces jeunes filles pour les mettre en sécurité ce soir, une nuit seulement, parce que demain la réalité nous rattrapera et qu’à midi, nous devons être en cours. « Ah oui, on repart en train avec une bande d’amis, ce soir à 22h30, et demain si on ne trouve pas de chauffeur, elles devront revenir seules en train ici, on aura pas le choix ». Sa mine se décompose un peu, le train… Finalement, après les avoir rassurées et les présentations faites, on échange nos numéros. C’est officiellement le début d’une nouvelle étape pour nous… On fait la connaissance de leurs amis, qu’on aimerait pouvoir prendre aussi, on se sent mal de devoir leur dire non, mais on sait toutes les deux que c’est matériellement impossible pour nous, on se doit d’être raisonnable. Rendez-vous fixé à 22H, on rejoint nos amis restés près du terrain de foot, elles restent près des leurs. A la gare, leurs visages se tendent, dans le train, elles rigolent mais dès que la porte s’ouvre, elles détournent le regard… Je sais qu’elles ont peur. Ce que je ne savais pas, c’est que j’aurais peur aussi. Pas pour moi, j’ai les bons papiers en poche, non, peur pour ces deux jeunes filles rencontrées à peine 1h plus tôt. 16 et 17ans… Elles pourraient être mes petites sœurs. Il est 23h30 quand nous arrivons à Mons, il faut marcher et elles s’émerveillent devant Sainte Waudru.

Après un arrêt par mon kot pour récupérer mon matelas, direction celui de mon amie. Il ne faut pas faire de bruit, il ne faut pas réveiller les voisins, on ne sait jamais. Les matelas gonflés, M. file sous la douche, elle y restera une bonne heure. Pendant ce temps, J. s’est allongée un peu. Nous, on prépare leur souper, on n’avait pas prévu d’héberger et on a pas grand-chose… des pâtes et des haricots, leurs visages s’illuminent. On commence à fatiguer, on est réveillée depuis longtemps et l’organisation du Sit-Nic a été éprouvante pour moi. J. entreprend de faire des tresses à M., je suis frappée par son côté maternant. Mon amie et moi nous couchons, pendant que les filles continuent à rire à et à discuter… Non, je n’ai pas peur de fermer les yeux les sachant à mes côtés. En fait, je ne ressens plus du tout de peur. On ne les entend même pas se coucher, elles sont discrètes et elles respectent notre sommeil, d’ailleurs, elles voulaient dormir sur le matelas gonflable, pas sur les lits, il a fallu qu’on se batte pour les convaincre de nous le laisser. Le lendemain, on se réveille à 8h30 et c’est à nous d’être discrètes à présent, on ne veut pas les réveiller avant d’avoir préparé leur déjeuner. On part faire les courses, on tente de prendre des choses qu’elles aiment, avec le peu d’informations qu’on a d’elles, c’est plus compliqué que prévu… oranges, bananes, pain, crêpes, pain au chocolat… Et puis du riz, des tomates, des œufs et des concombres aussi, parce qu’on aimerait leur faire un plat qu’elles pourront emporter pour ce soir. Rentrées, on dresse la table du petit déjeuner, sans faire de bruit. On prépare leur diner aussi, l’ambiance est pesante, on sait que dans quelques minutes, il faudra déjà leur dire au revoir, et ni moi ni elle ne voulons le faire. Les filles se réveillent tout doucement, sans prévenir, elles ont rangé toute la chambre. Elles passent à table, on prépare leur sac de voyage. De mon côté, je tente de contrôler ces larmes qui me montent aux yeux à présent. 11h20, il faut partir… Le trajet retour vers la gare est beaucoup plus pesant. Les regards se posent sur nous, insistants, ils nous font nous sentir mal. Mal pour elles, mal pour nous, mal pour notre société. A la gare, il faut que j’achète le ticket de M. Je n’en ai pas envie… Sur le quai, on attend le train ensemble, on discute encore un peu, on apprend qu’elles sont passées par Calais, et déjà, leurs visages se crispent, je sais qu’il ne faut rien leur demander de plus. 11h49, le train est là… On se sert dans les bras, on se dit au revoir, elles nous disent merci, on s’excuse de ne pas avoir pu faire plus, elles nous disent, en nous montrant le sac qui contient leur diner et leur 4h, qu’on en a déjà fait beaucoup trop. Ca y est, câlin à 4, elles montent dans le train, mon cœur se serre, et mes larmes s’écoulent. On remonte vers la station, on croise des policiers, mon cœur s’affole, celui de mon amie aussi, on regarde en arrière, mais le train a démarré, ici, elles ne risquent plus rien. Mais après… Pendant une heure, je m’inquiète de ne pas recevoir leur message pour nous dire qu’elles sont bien arrivées gare du Nord. A 13h10, toujours rien, on décide de les appeler, tant pis. Pas de réponse, on s’inquiète encore plus… On fait quoi ? On monte dans le train ? On prévient ? On n’est pas habituée à faire face. Non, le téléphone sonne, elles viennent d’arriver, elles vont bien. Nous n’avons partagé que quelques heures avec elles mais jamais je n’oublierai ce qu’il s’est passé pendant ces 12h. Ces deux perles d’Erythrée m’ont marquées à vie, ce premier hébergement en appellera d’autres, je le sais, vous aviez raison, une fois qu’on est rentrée dans la danse, on ne s’arrête pas de danser… Déjà, ce mercredi soir, je lutte pour ne pas envoyer un message à Adriana… Mais je sais, qu’après tout ça, et du haut de mes 20ans, j’ai besoin de prendre un peu de recul… Mais demain, est un autre jour et demain, j’aimerais à nouveau ouvrir ma porte pour y accueillir une part d’humanité.