A la poursuite de l’Eldorado…

A la poursuite de l’Eldorado…
‘M. avait 14 ans seulement, était Tchadien, mais venait de Libye, où ses grands-parents avaient émigré pour raisons économiques, quelques années auparavant.
Après le décès de son père, tué par les Libyens, sa mère avait rassemblé ses quelques économies pour l’envoyer loin, très loin et lui éviter de subir le même sort que son père… Peu importait pour elle de rester seule avec deux bébés dans ‘l’enfer’, du moment que lui était sauvé…
Mais M. fut arrêté par les milices libyennes, qui lui confisquèrent son petit ‘trésor’, et le torturèrent pour connaître l’adresse de sa mère, afin de pouvoir lui soutirer encore plus d’argent… Mais M., qui n’avait que 14 ans, avait déjà un courage incroyable et il ne parla pas… Il parvint même à échapper à l’enfer et à se réfugier chez un ami de son père, qui lui prêta la somme nécessaire pour prendre la mer vers l’Eldorado européen et, surtout, l’Angleterre…
Après un effroyable voyage en bateau, la remontée de l’Italie à pied, la pénible traversée des Alpes et un très long périple encore à travers la France, M. était arrivé à Paris, où il avait passé quelques mois. Heureusement, son très jeune âge lui avait permis d’être recueilli dans un centre de la Croix-Rouge, où il avait appris les bases de notre langue, qu’il maîtrisait déjà fort bien. Mais il avait vite compris qu’il n’y avait, en France, aucun espoir pour lui de pouvoir ‘gagner’ sa vie et rembourser la (lourde) dette qu’il avait vis-à-vis de ses proches… Il s’était fait un ami là-bas, qui avait introduit une demande d’asile et était plein d’espoir de la voir aboutir, mais lui avait décidé de reprendre la route vers la Belgique, d’où, disait-on, il était plus facile de rejoindre l’Eldorado anglais qu’à partir de Calais.
Et il venait donc d’arriver en Belgique, quelques jours auparavant, lorsque nous avons fait sa connaissance, répondant à une demande de relais… Il était fort angoissé, car nous serions sa troisième famille d’accueil et il se demandait visiblement, à chaque changement, ce qui l’attendait… Peu à peu, il s’est rassuré et il a accepté, pour lui faire plaisir, d’aller à Bruxelles, avec la personne qui l’avait accueilli avant nous, pour consulter Samir à la plateforme et envisager, éventuellement, de faire une demande d’asile en Belgique… Samir l’a conseillé, avec délicatesse et expertise, comme à son habitude, et l’a assuré des chances qu’il avait, vu son jeune âge et son parcours, d’obtenir cet asile… Nous, nous étions tellement heureux à cette perspective, car nous nous étions instantanément attachés à lui et étions éblouis par son potentiel d’apprentissage. Nous espérions qu’une scolarisation en Belgique lui permettrait d’avoir un bel avenir… Mais nous n’avions rien compris… rien du tout…
Nous avions formé une sorte de petite ‘chaîne’ protectrice (le mot est révélateur de notre incompréhension) autour de lui, avec deux autres familles d’accueil, pour lui éviter de devoir retourner au Parc…
Il revint donc quelques fois chez nous, passant d’une famille à l’autre, faisant semblant d’acquiescer à ce beau projet pour ne pas nous faire de peine, mais il savait, au plus profond de lui, qu’il ne pouvait y adhérer car une ‘dette’ financière et morale planait au-dessus de lui, telle une lourde épée de Damoclès. Nous ne pouvions – ou ne voulions – la voir, mais lui en sentait clairement le poids…
Il riait souvent au téléphone, dans l’insouciance apparente des adolescents de son âge, avec un de ses copains restés en Libye et il nous racontait après avoir raccroché – comme si c’était normal – qu’il entendait les coups de feu tout autour de ce copain, qui se cachait pour téléphoner… Il appelait aussi régulièrement son ami resté à Paris, qui avait toujours bon espoir de voir aboutir son dossier…
Et puis un jour, il a brutalement brisé la petite ‘chaîne’ de tendresse que nous avions constituée autour de lui, mais qui restait une chaine malgré tout… Il a repris sa liberté et exigé le retour ‘immédiat’ au Parc… Nous avons su, ensuite, qu’il avait appris le décès de son ami parisien, qui s’était défenestré dans le Centre où il était, après avoir pris connaissance du rejet pur et simple de sa demande…
Tant de désespoir est inimaginable et, bien évidemment, personne n’a parlé de cette épouvantable histoire, dont nos voisins français ne doivent pas être très fiers…
Alors M. a brisé toutes ses chaînes, tendres ou non, et décidé de reprendre sa route… Mais comment lui en vouloir ? C’était sa vie et, si pas son choix, son devoir vis-à-vis de ceux qu’il avait laissés là-bas, si loin… Nous ne pouvions que le laisser faire, malgré notre angoisse…
Et il l’a fait !
Quelques jours plus tard, nous avons reçu un petit message victorieux : « Je suis en anglateur 🤣🤣»
Quelle émotion, quelle fierté et, à nouveau, quelle angoisse! Seul dans ce pays, où il ne connaît personne… Mais il nous faut nous rendre à l’évidence : il a montré déjà tellement de maturité, de volonté et de courage pour arriver jusque-là… Rien ne semble devoir l’arrêter et il fera son chemin, là aussi… En tous cas, nous croisons les doigts, car c’est tout ce que nous pouvons faire désormais et nous sommes heureux et fiers d’avoir croisé sa route….