Qu’est-il donc advenu de mon pays pour que M. me voit, moi, comme le seul espoir de ce garçon que je ne connais pas?

Quand les amis de tes amis sont en prison

Au mois de novembre, A. m’appelle. M, un de ses amis, a été attrapé et placé en centre fermé. A. est paniqué. Je ne reconnais presque pas sa voix. Il me dit qu’il est tout seul, que c’est son seul ami. Qu’il a peur de ce qui va lui arriver. J’essaie de le rassurer. il n’est plus seul. Je suis là. Je vais l’aider. J’y crois.

Je ne connais pas M., il ne me connait pas. Je pars à sa recherche. C’est ma première fois. Je découvre les centres fermés, les coups de fil en flamand, les 25 manières d’épeler un nom arabe, les coups de fil à répétition pour vérifier, on ne sait jamais, qu’il n’a pas donné un autre nom, une autre date de naissance, une autre nationalité. Je passe la journée au téléphone. Parfois, les employés à l’autre bout du fil sont sympas et cherchent vraiment. D’autres fois, ils me demandent qui je suis et quels sont mes liens avec ce M. que je cherche désespérément. L’un d’entre eux me demande si je suis « avec lui »…

Finalement, je le retrouve. Je demande à lui parler. Il ne me connait pas et parle à peine trois mots d’anglais. Passé le premier moment de surprise, il semble lui aussi avoir du mal à comprendre pourquoi je prends la peine de le chercher. J’essaie de lui expliquer, mon ami A, qui m’a envoyée à sa rescousse, la recherche, les coups de fil. Je lui pose les questions qu’on m’a conseillé de lui poser : a-t-il un avocat ? un téléphone ? des contacts à l’extérieur?

A l’intérieur de moi-même, honnêtement, j’hallucine. Je me crois dans un film et je ne serais pas étonnée de voir débarquer, disons, Brad Pitt qui viendrait m’aider à organiser une exfiltration musclée. Au bout du compte et de quelques jours, M. est relâché.

Depuis M. est devenu mon ami. Il n’est jamais venu chez moi. Mais je l’ai croisé deux fois : une fois par hasard au parc, un jour où ma voiture et ma maison étaient pleines, une autre à la Gare du Nord, quand il m’a appelée à l’aide parce que la police lui avait tout pris. On s’envoie régulièrement des petits « Tammam ? » par MP, il rit de mes tentatives en arabe et je le « monitore » de loin pour voir si tout va bien.

Hier soir, il m’appelle parce qu’un de ses amis, M – encore – a été attrapé et placé en centre fermé. Je ne le connais pas, il ne me connait pas. Je pars à sa recherche. Ce n’est pas ma première fois. Je sais ce qu’il faut faire. Je le trouve. J’active tout ce que je peux activer : Stop déportations @getting the voice out que je n’arrive jamais à tagger. Je cherche un avocat. J’organise une visite.

J’explique tout cela à mon premier M., qui me répond : « I know as long as you are with us, nothing will happen to him ». Et alors que la panique me gagne, une seule question me traverse la tête : Qu’est-il donc advenu de mon pays pour que M. me voit, moi, comme le seul espoir de ce garçon que je ne connais pas?

J’apprendrai par la suite que M. n’est pas seul. Une famille est là, qui a déjà alerté et trouvé un avocat. Je ne suis pas seule. Et alors que le soulagement me gagne, une certitude me traverse: Rien ne pourra arrêter ce mouvement incroyable où des personnes tout à fait ordinaires, un jour, face à l’injustice et à l’inhumanité d’un système qui pourtant les dépasse, prennent conscience qu’elles ne sont pas seules et qu’ensemble elles sont capables de choses extraordinaires.