Pic-nic-on-a-car

Picnic-on-a-Car… au parc Maximilien

Après « Le Pain Quotidien » et « Dinner-in-the-Sky », deux concepts gastronomiques inventés à Bruxelles et déclinés depuis lors dans le monde entier, en voici un troisième inventé au parc Maximilien.
Il s’agit de transformer sa Ford Fiesta en table de picnic à ciel ouvert sur laquelle les réfugiés peuvent venir se restaurer sur le pouce, à volonté et jusqu’à passé minuit.
Car quand Aline et son Food Truck ne sont pas là — ça, c’est uniquement le jeudi soir — nos invités peuvent toujours compter sur Monsieur Slimane… un nom d’emprunt, il se reconnaitra.

Monsieur Slimane est originaire de la région de Tanger dans le nord du Maroc.
Après avoir passé quatre ans en Libye puis en Espagne, il est arrivé en Belgique il y a une vingtaine d’années muni d’un passeport et s’est installé à Bruxelles, ville où sont nés ses deux enfants de 6 et 10 ans.
Depuis septembre 2017, il est pratiquement tous les soirs au parc.
Au préalable il prépare lui-même — il est divorcé — un ou deux plats marocains à sa façon.

Ce samedi soir il avait mitonné une « soupe-marmite » : carottes, tomates et poivrons mixés auxquels il a rajouté beaucoup de poivre, des pâtes, des filets de daurade et du curcuma.
Il me l’a fait goûter au moyen d’une grande cuillère : c’est une délicieuse soupe épaisse, aromatisée à souhait aux épices de son pays.
Les réfugiés, eux, la dégustent plutôt tartinée sur des baguettes de pain français, pains que Slimane récolte à la fermeture des boulangeries de son quartier à Koekelberg.
Slimane charge également ses sièges passagers de grand thermos de thé sucré, de café soluble mais aussi de pots de confiture et de Nutella.

Dès qu’il arrive au parc, s’installe immédiatement une noria de réfugiés autour de sa voiture : ils s’invitent sans façon à « La table de Slimane ».

Lorsque je lui ai demandé pourquoi il venait tous les soirs au parc, sa réponse fusa sans détour : « C’est normal ! ».
Et quand j’ai insisté pour en savoir plus, il me répondit que pour un musulman, il est normal de s’assurer — avant d’aller dormir — que tous les défavorisés aient bien reçu à manger.
Slimane qui prie cinq fois par jour me dit que c’est là l’un des préceptes du Coran, un principe de générosité altruiste.
Il voit d’ailleurs une grande similarité entre ce principe et l’action des anges et des bénévoles du parc, action de solidarité dont il est le témoin privilégié.
Il me souffle plus tard qu’il a une grande admiration pour tous ces bénévoles même si en fin de compte il n’est pas tellement étonné… car « les Belges ont un grand cœur » !

Slimane a fait des études au Maroc jusqu’en 3ème secondaire, il aurait souhaité devenir professeur de français, à défaut il a exercé divers métiers tels que fleuriste, coiffeur, maraîcher, etc. — aujourd’hui il est à la recherche d’un emploi.

Au parc, en plus d’offrir à ses coreligionnaires un improbable picnic nocturne, Slimane est le premier à se diriger vers les jeunes réfugiés qui — souvent découragés — perdent parfois les pédales.
C’est lui qui sait alors prodiguer de chaleureux gestes protecteurs mais aussi trouver les mots justes pour calmer les crises… un peu comme un père le ferait avec ses propres rejetons.
Ou pour prendre à part un réfugié frustré par la trop longue attente avant de se voir attribuer une famille d’accueil et qui est parfois tenté de prendre les anges pour cible de sa frustration.
Son autorité naturelle sur ces jeunes garçons est alors stupéfiante à observer : dès que Slimane s’approche, les récriminations cessent, les mains s’abaissent et plus aucun nom d’oiseau ne vole.

J’ignore si Slimane est membre de la Plateforme Citoyenne, mais quoi qu’il en soit, il est à mon sens un colibri à part entière, et même un père-colibri.
Un père-colibri qui aimerait se trouver un jour une épouse belge… mais ça, c’est une autre histoire 😉