Les rôles sont inversés : c’est eux qui nous accueillent.

De neige et d'enfance : quelques jours d'amitié en Belgique profonde

« Dis mon amour, on fait quoi au Carnaval ? Les Vosges, la Suisse, Malte ou … ? En tout cas, marche, repos, nature et rencontres. » C’était il y a 15 jours. Et presque en même temps, une idée folle nous traverse la tête : et si on partait en vacances avec eux ? Eux, nos 5 jeunes amis érythréens que nous accompagnons depuis Noël…

A vrai dire, on n’y croyait pas trop quand on a fait la demande : quel bonheur donc quand notre ami, responsable d’un Centre de Rencontre et d’Hébergement dans les Fagnes nous annonce qu’il offre le gîte et le couvert pendant la semaine de carnaval pour nos 5 amis !

Le Centre a donc mis à leur disposition une petite maison à l’entrée des bois. Pour entrer dans leur gîte, c’est nous qui devons actionner la sonnette. Les rôles sont inversés : c’est eux qui nous accueillent. Et à chaque fois, ils nous rappellent gentiment de bien enlever nos chaussures pleines de neige.

C’est dans un autre bâtiment pittoresque, « le château » à 500 mètres de cette maison, que nous prenons les repas midi et soir avec eux ainsi qu’avec le personnel du Centre qui a été incroyablement accueillant. Autour de cette tablée d’une vingtaine de personnes s’est édifiée petit à petit une communauté improbable dont nos jeunes portent le titre d’invités d’honneur. Un soir, sur le ton de l’humour, un membre du personnel a nommé d’un côté de la table un « président » belge et de l’autre un « président » érythréen. Cette « coprésidence » symbolique met en lumière le climat chaleureux partagé durant ce séjour.

Soleil et neige aidants, nous avons eu la chance de vivre des moments magiques pendant les ballades avec nos habitués. Et comme la marche délie les langues et ouvre les cœurs, ils nous ont fait part autrement qu’à la maison - entre rires et larmes parfois - de leurs histoires, de leurs espoirs et de leurs désespoirs.

Quant aux batailles de boules de neige, elles leur ont permis de retrouver un peu, beaucoup ou à la folie leur enfance perdue avec des étoiles plein les yeux. Les parties de kicker et de ping-pong, les soirées chansons et jeux ont stimulé largement leur passage en mode « détente ». Pas besoin cette fois de faire gaffe à qui ni à quoi que ce soit. Dès le premier jour, P nous a sorti un joyeux et craquant : « Today I am very happy » !

Via la plate-forme, nous avons eu la chance de rencontrer A, traductrice amharique compétente et pleine d’humour qui est venue passer plus de deux heures avec les jeunes. L’occasion unique pour nous de comprendre plus finement leurs galères, leur désir de rejoindre l’Eldorado, les valses hésitations de l’un ou l’autre à demander l’asile, leurs peurs d’être renvoyés dans l’enfer, leurs traumas, leurs dépendances, leurs manques, les violences vécues, leurs cauchemars au sens propre et figuré, leurs ressources résilientes, leurs rêves enfouis, … Nous en avons été très touchés et même bouleversés.

Au fil des jours, les membres du personnel ont véritablement porté ces jeunes : en s’intéressant à leurs histoires et à leurs folles trajectoires ; en leur offrant des produits du terroir ; en les invitant à préparer eux-mêmes un de leur repas typique le dernier soir (les fabuleuses crêpes Ingera et leurs farces colorées) ; en chantant avec eux du Stromae et en écoutant leurs musiques érythréennes, … Foormidable, fooormidable, ils les ont déjà réinvités pour un autre séjour 😊

Merci à celles et ceux qui nous ont permis de vivre ces vacances hors du commun.
Merci à la plateforme discrète mais tellement vivifiante (désolés pour les sondages, on les a zappés ! ).
Merci B. du stock des Colibris pour les montagnes de vêtements chauds et le matériel de toilette.
Merci à J. qui nous a apporté dix minutes avant le départ ses chaussures de marche : « Elles ont fait 3000km sur les chemins de Compostelle et j’ai remis des semelles neuves ».
Merci M et R pour les lessives avant – après…
Merci C et S, A et D, J et C, nos précieux relais hébergeurs pour les préparatifs de l’ombre et les encouragements à notre petite folie,
Merci A, animateur du centre pour ta présence ludique et enthousiaste.
Merci G de nous avoir déniché la batterie de cuisine indispensable au festin éthiopien.
Merci G d’avoir trouvé une solution à chaque difficulté rencontrée et pour ton soutien sans faille.
Merci au CA du Centre qui a concrétisé les décrets d’accueil des jeunes abîmés ces quelques jours,
Merci à T et M, nos amis chauffeurs, qui ont enfilé les kilomètres de Braine l’Alleud ou Bruxelles jusqu’au fond des bois, là où le GPS perd la tête.
Et merci à tous nos amis et proches d’être là avec nous dans cette merveilleuse aventure…

Se comprendre au-delà des mots.
S’accueillir sans condition.
Se soutenir dans la bienveillance.
S’éclater comme de vrais mômes.
Garder espoir au cœur même de l’hiver.
Passer du froid au chaud.
Instants d’éternité.

Bien sûr leurs problèmes ne sont pas réglés.
Les nuits sont frigorifiques.
Des traumas les hantent.
La violence frappe à leur porte.
Le désespoir guette souvent.
Nous ne pouvons pas faire grand-chose.
Sinon offrir quelques graines d’humanité envers et contre tout.
Et en recevoir d’eux les mains grandes ouvertes.
Pour vivre l’interdépendance.
Car « notre vie n’est qu’une histoire de dépendances réciproques, avec les autres humains, avec le monde qui nous entoure ». Christophe André,2018