Héberger c’est protéger

« Blood, mama. A lot of blood here and here ».
A. parle à toute vitesse en désignant ses oreilles et son nez.
Il poursuit son récit dans sa langue.
Sa sœur, la petite B, traduit en anglais.
Elle lui parle fort, la bouche collée à l’oreille.

A. est sourd.
Des militaires l’ont jeté du haut d’une falaise dans l’eau.
La pression a percé les tympans.
A. avait osé déserter l’armée en Eythrée et l’enrôlement de force à 15 ans pour 10 ans de service militaire.

Alors, A. a fui vers l’Europe, avec sa sœur, son oncle, un cousin.
Comme des dizaines d’Erythréens que nous retrouvons en nombre, chaque soir, au parc Maximilien.

La main blessée de A.
Il était pêcheur au Soudan.
Dans son pays, A. a osé faire l’amour avec la jeune femme qu’il aimait.
Un seul moment d’intimité.
Le père de la dulcinée, général dans l’armée, l’a fait arrêter dès le lendemain.
A. a subi trois ans de tortures quotidiennes.
Les militaires l‘ont jeté à moitié mort dans le Nil.

Alors, A. a quitté le pays.
Il a traversé terres et mer, est passé par l’Italie, la France et enfin la Belgique. Il a trouvé refuge dans des familles.

Depuis deux ans et demi, A. recommence ce qu’il appelle maintenant le même « job ».
Il tente de passer en Angletere.
Il a été arrêté plusieurs fois.
La Belgique l’a renvoyé en Italie où il passé six mois dans un camp.
Mais A. est revenu.

Sur un parking belge, un chauffeur l’a découvert dans son camion.
A. a proposé de partir sans faire d’histoire.
Le chauffeur a tenu à le livrer à la police et pour éviter qu’il ne s’échappe, il lui a coincé une main entre deux portes du camion.

A. a passé une nuit en cellule, la main brisée.
Sans recevoir de soins.
Ici, dans la capitale de l’Europe.
Un ami bruxellois l’a emmené à l’hôpital. Résultat des radios : plusieurs os brisés à la main droite.

Depuis lors, chaque soir, A. tente encore de choisir l’Eldorado.
Il n’a plus rien à perdre.

Leur histoire, je ne la connais pas pour la plupart.
Je n’ai pas posé de questions aux trois jeunes Erythréens que j’ai recueillis au parc Maximilien, samedi soir. Trois glaçons congelés qui se son endormis dans la chaleur de la voiture.
Deux jeunes filles de 20 et 22 ans.
Un grand gars souriant et serviable de 24 ans.
C’est A. qui a commencé à raconter spontanément au petit déjeuner.

A., R. et K, se sont rencontrés en Italie.
Ils ont vécu l’enfer à Calais.
Le jeune trio ne se sépare jamais.
Tous trois partagent le même sac à dos, de la taille du sac de collations de mon fiston.

Le regard de A. (encore un A. mais un prénom si différent) se voile quand il parle de l’Erythrée, de sa famille. Je ne pose pas de question. Je préfère ne pas imaginer ce que ces deux jeunes filles si belles ont enduré sur la longue route jusqu’ici.

Tous trois mangent peu. Ils croquent un bol de céréales.
Ils rient quand je leur montre les plats préparés par Natasha, une Montoise au grand cœur. Le poulet, le boeuf, les lentilles.
Ils me disent « good, for dinner, thanks ».
Et tapissent leurs céréales de cacao et leurs tartines de choco.
Ravis comme des gosses, ils me font écouter de la musique erythréenne.

Les jeunes filles se détendent au fil des heures.
Elles me sautent au cou quand je leur montre un petit paquet (des sous-vêtements, des chaussettes chaudes, une crème corporelle en format réduit, un mini savon, une brosse à dents). Ne pas pleurer, ne pas pleurer.

Elles rient encore – leurs rires de très jeunes filles me met le coeur en joie – en regardant les photos de mes enfants.

En fin de journée, je récupère à Namur les invités de François.
Celui-ci vient de se lancer.
On le dit trop peu mais la plateforme peut aussi compter sur des hommes hébergeurs et un grand nombre de chauffeurs (même s’il en manque quasiment tous les soirs).

Dans la voiture, E. et A (encore un avec un joli prénom) fredonnent en écoutant Rihanna (adapter ses goûts musicaux aux musiques appréciées par les invités).
Ils sont en Belgique depuis un mois et me disent qu’ils se reposent « just one night because tomorrow… You know, Madam? ». « Yes, I know… ».

Le soir, le jeune A. m’annonce qu’il va suivre des cours donnés par des bénévoles de l’école Maximilien.
Il veut appendre le français la journée en tentant le passage chaque soir.

Ils sont cinq.
Ils repartiront ce lundi.
Ils parviendront en Angleterre.
Ils en sont certains.
Ils veulent travailler, rembourser les familles qui se sont endettées pour payer les passeurs.
Ils savent que ce sera difficile.
Rien ne les arrêtera.
Comme me disait ma petite B : « No choice, Mama. No future in my country ».

Que peuvent Théo et ses sbires contre une telle détermination ?
A. ne pourra jamais rentrer au Soudan.
Ni mon autre ami, A., en Erythrée.

Les voilà donc ces fameux « dangereux migrants » dont certains nous dressent des portraits effrayants.

Des gosses courageux qui n’ont pas eu d’autres choix que de fuir.
Et qui se battent.
Résolument.