« My brother, Madam. My brother, here ». B., 20 ans, me tombe dans les bras et verse quelques larmes.

« My brother, Madam. My brother, here ».
B., 20 ans, me tombe dans les bras et verse quelques larmes. Elle a 20 ans, elle vient d’Erythrée tout comme son frère mais aussi l’oncle et le cousin qui veillent sur elle. Après plusieurs jours d’intenses recherches, les téléphones à plat, ils se sont enfin retrouvés.

Un samedi de février, 2 degrés. Qautre sourires congelés grelottent devant ma porte. Serge, un ange gardien, précieux chauffeur, les a accompagnés depuis le parc.
Tous les quatre retirent leurs chaussures mais gardent bonnets et vestes à table. Ils avalent une soupe aux lentilles et piquent du nez. B. fait la vaisselle et me dit avec son accent chantant : « Go to bed, Madam, please. you have to sleep ». Le monde à l’envers, encore. Je leur montre leurs chambres, ils ont à peine la force de sourire. A., le frère de B. a dormi dans le parc. Il avait peur, il se cachait. A. vient d’arriver en Belgique.
Ce samedi matin-là, j’étais allée chercher B. et son oncle T. chez Eve, une toute jeune hébergeuse et sa colocataire à Forest. B. m’avait demandé de faire un détour par la Gare du Nord pour chercher son frère. Après une heure de déambulations de la gare, elle m’avait dit de rentrer sans eux. Elle devait l’attendre. Je lui avais donné mon numéro de téléphone et demandé de me tenir au courant.
Et ils sont ensemble ce soir chez moi. Je mesure ma chance.

Dimanche matin, du bruit en bas. C’est F., 17 ans. Il met la table pour la tribu élargie. J., 25 ans, s’était endormi sur le canapé. Ils parlent un mélange d’arabe et de français. Le rire de J. tout heureux de lui montrer où dénicher sucre, miel, choco et pain.

F., mon nouvel ami d’Erythrée n’est pas sur ses gardes comme le sont souvent ses frères d’exil. Il prend des cours de français. Il a envie de communiquer. Il me suit dans la cuisine.
F. répète chaque mot en articulant. Je lutte pour ne pas lui proposer d’entamer les démarches pour tenter d’obtenir des papiers en Belgique.
Ne pas le brusquer. Le laisser se poser.
Je dépose une carte du monde devant lui. Il trace du doigt son périple.
Il a quitté l’Erythrée à l’âge de 13 ans. Ethiopie, Tchad, Soudan, Libye et puis « the boat ». La Sicile, Calais… il veut rejoindre l’England pour retrouver ses cousins dont le grand frère de B. et travailler.

F. explique qu’il est parti très jeune comme des centaines d’autres pour fuir l’enrôlement de force dans l’armée erythréenne. Dans son pays, confie-t-il . « No future , do you understand ? ». I understand.
Ne pas pleurer. Ne pas pleurer en pensant à son futur ….
Je lui propose de rester deux nuits pour que le frère de B. puisse récupérer. Il me dit qu’il a promis de donner des nouvelles à Jean-Marc, un autre hébergeur. Il ira rejoindre cette famille lundi à Bruxelles.

B. se lève souriante. Elle me fait un long « hug » comme une très petite fille. Elle semble apaisée. Je lui propose de passer chez Sylvie, la reine des colibris. F. nous accompagne. Il n’a pas de veste … Ils rient en découvrant les frimousses adorables des deux petites de Sylvie. Et ressortent rhabillés de vêtements chauds. Nous passons au marché. J’explique à une vendeuse intriguée de nous entendre baragouiner anglais qu’ils « viennent du parc Maximilien ». Elle nous offre un des poulets rôtis et rajoute des ailes pour leur « tenir chaud ». Et me confie : « Je viens d’Angola et si je pouvais, je ferais plus, vous savez ».
Sur la place du marché, quelques flocons épars. F. rit, émerveillé. Et me dit en français qu’il rêve de faire un bonhomme de neige.

Nous retrouvons l’autre trio : D. et J.( le 2e J sous mon toit le même wk !) d’Erythrée et M. d’Ethiopie. C’est leur troisème séjour chez moi. Je les ai « récupérés » chez Aurore. Elle est originaire du Rwanda et travaille pour une association d’aide aux réfugiés. La solidarité, elle connaît. Elle m’attend avec un plat de poulet délicieusement aromatisé pendant que les « boys » jouent à la playstation avec son petit garçon.

De retour à la casa.
Un dimanche à la saveur particulière. Tous ont humé le fumet du poulet rôti. Le harissa et la purée de piments font le tour de la table. Il rient encore en découvrant la compote de pommes, goûtent poliment. Céline était passée me déposer des vivres et m’avait parlé de la compote … Nathalie et Sylvie ont aussi apporté des vivres et des plats.

F. me fait découvrir la musique erythréenne. Il chante. Et dessine. Il me montre des films qu’il a réalisé. Il a 17 ans et déjà tant vécu.

B. et F. devancent tous mes gestes. Ils préparent thé et café, servent le gâteau préparé par Sylvie, une autre amie de cœur. Ils me répètent de rester assise.

J. d’Erythrée et J. du Maroc décident de repartir en train à Bruxelles. J’ai le cœur serré. Ils me serrent dans leurs bras. « Dont’ worry ».

Les bras chargés de 3 tartes, Brigitte débarque pour le goûter. Elle est accompagnée de ses deux protégés, Erythréens, eux aussi. Jeux sur le mini kicker en bois. Rires encore.
Marie-Eve, une ancienne collègue, retrouvée via la plateforme, arrive. Elle s’est lancée en reprenant un de mes habitués. Elle passe quelques heures avec nous, dans la chaleur de ce foyer inédit.

Le soir, F. prépare avec moi le plat de potiron et de patates douces. Il me parle en français. « Ici, c’est bien, confie-t-il. L’enfer, c’est Calais. Ici, c’est bien ».
Demain, il partira chez Jean-Marc.
Le grand fils de Brigitte ira le déposer gare du Nord avec D. et M.

B., ma jeune amie, son oncle et son cousin rechargeront encore leurs batteries. « Just one night », disent-ils.
Je les sens préssés de tenter l’ « Eldorado ».

B. ne m’appelle plus « Madam ». Elle articule Katela. De sa voic chantante.
M. préfère Kati.
J. me surnomme Catill. Qu’importe finalement.
B. me serre dans ses bras. « Sister », dit-elle.

Alors, je pense à eux tous qui ont transité par chez moi. Leurs sourires. Les jeux avec mes enfants. Aux paroles de réconfort de ma famille, de mes amis. De vous toutes et tous qui – de près ou de loin – formez une belle chaine de solidarité, plus « ferme et plus humaine ».

Il a raison F. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer.
« Ici, c’est bien ».