Nos premiers pas.

Avant que vous ne lisiez ces quelques mots, je vous préviens on tombe dans le sentimental mais je viens de raccompagner nos premiers invités et je suis un peu chamboulée !

Vendredi dernier était un grand jour pour nous. Notre fille a fait ses premiers pas. J’allais la chercher à la crèche et en me voyant elle est venue me retrouver maladroitement sur ses deux petites guibolles flageolantes. Les parents qui lisent ceci se rappellent sans doute l’émotion de ce moment. C’est pourtant tellement banal, tellement anodin pour nous de mettre un pas devant l’autre.
Et nous n’étions pas au bout de nos émotions, ce vendredi nous aussi nous avons fait nos premiers pas. Dans l’accueil cette fois. C’est pourtant tellement banal, tellement anodin pour nous, d’avoir un toit, de dormir au chaud et en sécurité. On a du mal à s’imaginer ce que peuvent ressentir ces hommes et ces femmes, qui ont dû fuir, laisser leurs êtres chers derrière eux, pour survivre, en toute insécurité…
Ca faisait longtemps qu’on y pensait, qu’on voulait se lancer mais nous avions toujours des « impératifs », des bonnes raisons de repousser mais en voyant une demande de relai passer sur la plateforme je me suis dit, c’est maintenant ou jamais.
Je ne me doutais pas du trop plein d’émotion qui allait m’envahir en accueillant A et M, deux jeunes adorables soudanais de 17 et 27 ans. Et aujourd’hui me voilà submergée. Au moment ou j’écris ces quelques lignes je suis bouleversée.
J’ai pourtant l’habitude d’en voir des réfugiés, des sans papiers, des exilés et abandonnés de la société. Je m’explique, je suis médecin généraliste dans une maison médicale dans le sud de bruxelles, et j’ai la chance de travailler avec des gens qui ont des cœurs gros comme le monde, chez nous la discrimination n’a pas le droit d’entrer, tout le monde est la bienvenu, papiers sans papiers, argent sans argent, les soins pour nous n’ont pas de frontières, pas de barrières, pas de nationalité mais je m’écarte du sujet…
Tout ça pour dire que dans mon métier j’ai appris à prendre la distance qu’il faut, la juste empathie pour pouvoir aider et soigner sans me laisser envahir, pour pouvoir trouver la force chaque jour de continuer ce beau métier.
Mais entre ouvrir la porte de son cabinet et la porte de son foyer, il y a un monde de différence. Elle est bien loin cette distance professionnelle que j’ai apprivoisée durant toutes ces années…
A et M sont un peu timides au début, comme souvent je penses quand je lis tous vos témoignages, mais rapidement A me donne déjà une liste de courses à faire demain matin, ils veulent nous faire découvrir la cuisine de leur pays, partager avec nous ce qu’il leur reste de chez eux, déjà on se réjouit ! Dès le lendemain après une bonne nuit de sommeil les langues se délient, et c’est autour d’un festin (quelle quantité !!!) qu’ils nous racontent un peu leur histoire, leur parcours et leur rêve. Leur séjour chez nous est d’une simplicité déconcertante. Nous prenons plaisir à les voir jouer comme des enfants avec notre fille qu’ils ont l’air d’adorer, trouver un semblant de confort et de bien être pour quelques courts instants. Nous échangeons des rires, partageons nos repas, nos sorties et nos soirées télé. Mais bien vite la réalité reprend sa place. Des contrôles annoncés sur les parkings, dans les gares ce début de semaine, et dans leurs yeux la tristesse de voir leur rêve s’éloigner de quelques jours. Encore.
Puis vient la peur quand ils apprennent qu’un de leur compagnon de galère a trouvé la mort en essayant de fuir la police que notre fameux gouvernement met quotidiennement à leurs trousses. Je leur propose de rester encore un peu avec nous, jusque ce week-end mais voilà maintenant 5 jours qu’ils sont ici au lieu de tenter leur traversée, il faut partir « on n’a pas le choix » me dit A, la tristesse et le manque d’espoir dans les yeux.
C’est maintenant moi qui ait peur de les laisser partir vers un idéal qui me semble inatteignable, un rêve qui me semble un peu trop beau pour être vrai. Ce matin c’est le cœur lourd que je les raccompagne, le trajet se fait en silence, j’essaie de retenir mes larmes qui n’ont pas lieu d’être, je ne vivrai jamais un millième des difficultés et de la détresse qu’ils endurent chaque jour.
Après des accolades et quelques mots de remerciement, des « embrasse ton mari et ta fille » « revenez quand vous voulez, soyez prudents (c’est possible d’être prudent ?) » un au revoir un peu lourd je rentre dans ma voiture et les voilà qui sortent, ces p**** d’émotions et ces larmes qui ne veulent plus s’arrêter. Je ne penses pas qu’à eux, c’est le bordel le plus complet dans ma tête. Je penses à ces milliers de personnes à travers le monde obligées de fuir leur pays pour des raisons diverses et variées (et certainement pas par gaieté de cœur s’il fallait encore le rappeler à certains pour qui je n’ai plus aucun respect), à nos gouvernements dont la politique me donne la nausée, à cette société de profit qui perd toute son humanité. C’est ça le monde que nous allons laisser à nos enfants ? C’est dans cette société que ma fille va grandir et se construire ? Ca peut paraître mièvre et infantile à certains, même à moi d’ailleurs, mais ces pensées sont enfouies dans un coin de ma tête depuis longtemps, de par l’éducation que j’ai reçu, le quotidien que je rencontre dans mon travail, il faut bien que ça ressorte de temps en temps 😉
Bref face à tout ça j’essaie de me rassurer et pour ce faire je pense à vous. Vous dont je lis les témoignages sur la plateforme, qui oeuvrez quotidiennement pour adoucir tant que possible le quotidien de nos amis. J’admire votre engagement, votre dévouement, vous qui tous les soirs donnez de votre temps, sortez de votre confort pour leur venir en aide. Je ne suis pas sûre, enfin disons plutôt que j’en suis malheureusement certaine, tout cela ne pourra changer le monde, j’ai perdu cet idéalisme il y a trop longtemps, mais nous pouvons certainement le rendre un peu moins moche.
Merci à vous de m’avoir donné envie, de nous avoir donné le courage à mon mari et à moi, de faire nos premiers pas. Une chose est certaine ce ne seront pas les derniers.
Aujourd’hui j’ai le cœur lourd et triste, je vais reprendre des forces quelques jours pour digérer ces émotions débordantes et trouver la force de rouvrir la porte de notre foyer à de nouveaux amis, à de nouvelles belles rencontres et entendre de nouvelles histoires déchirées. Aujourd’hui je ne suis pas la même qu’il y a quelques jours et il n’y aura pas de retour en arrière, aujourd’hui j’ai l’impression de faire partie de vnous, et nos chemins, c’est certain, vont continuer à se croiser.