J’ai cliqué sur le bouton « bonne action » et tout s’est déroulé très vite.

Ce soir, j’ai enfilé ma cape de super hébergeuse et j’ai récolté les quatre derniers épuisés congelés du parc. Comme j’arrive toujours un peu en retard partout et que je ne parviens jamais à me coucher avant 2 heures du matin, c’était le moment parfait pour commettre un nouvel acte citoyen.
Alors je me suis connectée à mes cyber amis, j’ai cliqué sur le bouton « bonne action » et tout s’est déroulé très vite. Un super cyber chauffeur s’est matérialisé, comme descendu de l’espace et en l’espace d’un instant, son espace était garée dans l’espace de mon garage.
La transaction a eu lieu dans la nuit noire. On les voyait à peine. Même si on les voyait mieux que les précédents du Soudan. Les quatre se sont extirpés du vaisseau pour échouer sur le pont de mon paquebot. Une poignée de main au chauffeur, clin d’œil entendu « à toit* de jouer », et me voici avec mes quatre invités. Ils me suivent, sans rien dire. En file indienne. Ou plutôt en file Egyptienne. Deux hommes, deux femmes. Elles ne me regardent pas. Que doit-il se passer dans leurs têtes ? Être happées au milieu de la nuit, emmenées dans une campagne lointaine, dans un pays inconnu. Et échouer chez moi. Où quatre bons lits les attendent. Des bonnes couettes rembourrées. Une salle de bain rien que pour eux. Des mandarines, des dattes, du chocolat. Et en guise d’accueil, les ronflements de mon compagnon qui bercent la maison. C’est un peu comme un cauchemar qui finit bien. Ou personne n’est mort à la fin. Une pause sur le chemin. Ils pouffent de rire. J’imagine que c’est nerveux. Veulent juste de l’eau. Et s’enfuient dans les chambres. Je n’ai pas compris leurs prénoms. Même pas les lettres. Ils ne sont pas spécialement courtois. Gênés j’imagine. J’ai l’impression de jouer à la mère noël. D’avoir toute cette latitude d’être généreuse. J’ouvre mon espace à ces pèlerins en leur offrant tout ce qui pourrait leur faire du bien. J’accueille des orientaux comme je sais qu’ils nous accueilleraient chez eux. C’est le globe à l’envers.
Et moi, je vais me coucher, toute guillerette et avec un fond de malice quand même en pensant à la tête que fera mon homme au réveil, quand il découvrira la maison repeuplée de ces voyageurs de la nuit. Non que je lui aie fait un migrant dans le dos, on est d’accord sur le principe d’accueillir. Ce sont juste nos horaires qui différent…
L’histoire devrait s’arrêter là. Bonne nuit, et puis voilà. Sauf que mes paupières semblent montées sur ressorts. Et malgré mes efforts, impossible de fermer les volets de ma conscience. Ma tête trépigne. À peine le temps de me blottir contre mon homme, qu’il se lève… d’un bond… Mince, il faut que je le prévienne ! « chéri, mets un caleçon »… il court raconter aux toilettes ses tracas d’estomac, et la cuvette fait effet de porte-voix. Je pense aux invités, je prie pour qu’ils dorment à points fermés.
Bam, bam, bam… un aller-retour au pas de course qui fait craquer le plancher de la mezzanine. Et encore un concert. Instruments à vent, à cordes… le balai des vas-et-viens s’amplifie. La maison tremble à chaque fois sous ses petits pas délicats (hum) et ses discrètes vocalises.
Bientôt j’entends les petits petons félins de mon gamin et puis son entrée triomphale dans ma chambre. « j’a pas sommeil, je veux aller zouer ». il est 4h du matin. Je le happe dans mon lit déserté par mon mari. Et j’essaie de l’envouter pour qu’il se remette à pioncer. Bam, bam, bam… les pas du papa. Et re-concert de cuvette. Rugissements de tigre, de lion… Paf, paf, paf… C’est au tour de ma fille d’entrer en jeu, avec sa veilleuse blafarde à la main. 4h32 du matin. « maman ?? maman ??? y a une dame avec un bandeau qui se promène en bas ». Au moins je sais… nos invités sont réveillés. J’explique. Cours de géopolitique au milieu de la nuit. J’invite ma fille à retourner dans son lit. Paf, paf, paf… petits pas retour. Tic, tic, tic… mon bambin essaie aussi de s’échapper pour participer au grand gala sur la mezzanine. Je le rattrape et le reloge dans mon lit. J’ai l’impression que ça fait des heures que je mets des gens au lit. Paf, paf, paf… ma fille a oublié son bisou. Paf, paf, paf, elle retourne dans son lit. Je chante une berceuse pour essayer d’hypnotiser le gamin et il s’endort enfin. Le retour des ronflements de Fred annoncent le retour au calme. Et peu à peu, je m’enfonce avec délice dans les profondeurs de la nuit. Il est temps d’en profiter en version concentrée, il me reste 1h30 à tout casser. Zzzz… Zzzz…