Ils ne veulent pas que je sois triste. Ils disent que je dois être forte.

Quel est ce sentiment horrible et inhumain : devoir déposer sa famille dans un parc à la nuit tombée, sachant qu’ils vont passer des jours et des nuits dehors à chercher une vie meilleure par des températures glaciales et au péril de leur vie? Qui aurait pu imaginer un jour vivre cela, aujourd’hui, ici, dans cette Europe si riche, si opulente mais si égoïste ?
Quand ils préparent leurs affaires pour rentrer à Bxl le lundi soir, il s’installe un lourd silence dans la maison. Pendant le trajet on parle peu. Ou pas. Quand nous arrivons au Parc mon cœur se serre, je retiens mes larmes et j’affiche un grand sourire pour leur donner du courage. On passe souvent une dizaine de minutes tous côte à côte, sans rien dire. Je repère des gars qui ont besoin de vêtements et j’en donne quelques-uns dans le calme, avec H. qui surveille à côté de moi. Puis on se serre dans les bras, « good luck guys », et un dernier signe de la main au loin… Ils ne veulent pas que je sois triste. Ils disent que je dois être forte.
Quand je vais les rechercher le vendredi soir, nous sourions tous, nous nous serrons dans les bras, encore, nous sommes heureux de nous revoir, mais ces retrouvailles c’est aussi l’échec de leurs espoirs. Je vois de la tristesse de leur échec dans leurs sourires et de la joie de nous revoir dans leurs yeux…
Nous avons 3 jours devant nous pour parler de leur semaine, évoquer le passé, inventer des lendemains merveilleux, parler de politique, éclater de rire quand ils racontent les dernières aventures de M., pleurer parfois, partager des repas en famille, apprendre au plus jeune à s’occuper des chevaux et de l’écurie, ça pourrait lui servir pour trouver un job là-bas, faire comme si notre vie était normale dans cette parenthèse, comme s’il n’y avait plus ces foutues lois qui broient des vies.
Dans cette aventure humaine que nous avons plus ou moins choisie, les sentiments sont toujours atrocement mélangés : espoir + crainte, joie + déception, envie + peur, solidarité + impuissance… Terminé la simplicité des sentiments. Jamais plus on ne pourra se dire « chouette, on va les revoir ce soir », parce que cela signifie que le destin leur a encore tourné le dos. Jamais plus on ne pourra se dire « chouette, on va les ramener ce soir pour qu’ils réalisent leur rêve » parce qu’on sait qu’ils risquent leur vie et aussi, soyons honnête, parce qu’on a peur de ne plus les revoir. Jamais plus on ne pourra dormir sans la 4G en cas d’urgence. Jamais plus on ne pourra montrer sa tristesse et laisser couler ses larmes parce qu’il est vital qu’ils gardent espoir et courage, et parce qu’on leur a promis.
Dieu que c’est dur. Finalement le seul moment où je peux ressentir un seul sentiment intensément, c’est quand je reprends la route après un dernier signe de la main et que je peux pleurer, seule, sans que personne n’ait à en souffrir. Mais ce sentiment, c’est une infinie tristesse, et cette foutue impuissance…
Ceux qui se sont lancés dans cette aventure ne seront plus jamais les mêmes. Nous nous enrichissons de leur courage, de leur résilience, de leurs rires, de leurs « don’t worry, Natalie, no problem ». Ils sont des super-héros et nous assurons l’intendance. C’est ce que je leur dis en riant. Mais nous nous appauvrissons de notre réelle impuissance à les aider et à changer ce putain de monde qui laisse des gosses sur le carreau alors qu’ils ont tout quitté en espérant trouver chez nous un peu de paix et de bonheur.
Tout cela nous l’avons choisi, nous devrons continuer à ressentir tous ces sentiments mélangés.
Mais il est un sentiment que rien ne pourra jamais changer et qui reste intact, c’est l’Amour.
Je voulais vous dire, A. M. et H., depuis 2 mois que vous partagez notre vie, vous êtes de ma famille, vous êtes mes frères, je suis tellement fière de vous et je vous aime du fond du cœur. ❤️