L'algorithme solidaire m’a fait passer de l’écran au volant, du like à la poignée de main.

21h30, A, H, M, B, H montent dans la voiture pour aller chez C,M et X dans le B-W.  

Ca fait beaucoup d’initiales. Puis celles du GPS qui ne veut rien savoir. 

H me voit un peu embêté, “Machine, no ?”. “No, machine, no. But no problem friends, let’s go”.

Sur la petite ceinture, ça cause pas mal. Les trois jeunes A, H et M viennent d’Erythrée. B et H sont plus âgés et viennent de Syrie. On fait connaissance timidement.

Comme souvent, la musique délie les langues. A lance “music my friend ! Rihanna !” 

Zut, j’ai pas. Je fouille le mp3 sans trop savoir et H à côté de moi me répète “no problem” comme pour dire “peu importe ou tout est bien”. La discussion s’installe à deux, musique toujours. Connaissant un peu la géographie, je lui demande s’il aime la musique éthiopienne. Mais connaissant peu la géopolitique, j’ai peut-être dis une connerie. J’ajoute  “euh, Ethiopia, Erythrea...friends ?”. 

“Yes, no problem”. Alors, je lui dis que j’aime Alèmayèhu Eshèté (improbablement prononcé), le James Brown éthiopien. H demande à A s’il connait. Voilà qu’Alèmayèhu sort du smartphone de A ! Je suis pas sûr, mais bon, le contact s’installe.

H veut que je fasse le prof d’anglais et lui d’amharique. Je répète après lui mais ne vais rien retenir, c’est sûr.

H me raconte que hier ils se sont fait attrapés par la police et répète “fiche, fiche, fiche” (que j’entends naturellement fish, fish, fish). On finit par se comprendre. H se pose cette question : est-ce que le fichage et la prise d’empreinte par la Police de Bruxelles est transmis à l’étranger ? 

Je ne sais pas.

Je comprends bien (et le lis dans nombreux témoignages) qu’ils ne veulent qu’une chose. England, UK, London, Britain. Tous y ont de la famille ou des amis. B y a son frère. H y a son oncle. “Chance Inch’Allah” 

Nous arrivons chez X, sympathique et souriant hébergeur, qui accueille avec une cheminée crépitante. Certes un peu cliché mais je pense à la Jeanne de Brassens qui accueille les gens sans feu ni lieu. A, H et M me serrent la main chaleureusement. Good luck friends.

La maison de C et M n’est pas loin mais je m’arrête en chemin pour retrouver l’adresse.

Là, maintenant, il y a une biche derrière une grille. Je sursaute presque et prends une image. 

H sourit et me dit “Gazelle”. غَزال. 

Le mot viendrait-il de l’arabe ? 

Sur la route, je comprends que H et B sont deux amis qui, dans leur ville syrienne, vivaient à 10 minutes l’un de l’autre et travaillaient dans le bâtiment. C’est aussi la spécialité de M qui les accueille ce soir. 

On trouve la maison et à l’intérieur, on voit C qui joue de la bass dans la cuisine. Tout est musique ce soir. 

H et B veulent se doucher et laver leurs vêtements. M leur montre leur chambre pendant que C m’explique les raisons de leur choix et l’accord des deux enfants. Un bon thé précède l’au revoir. Good luck friends. 

Merci à C, M et X d'accueillir des gens. C’est simplement et humainement beau. 

Pour moi, c’est plus compliqué d'accueillir alors je suis chauffeur pour la première fois. 

Sur le retour à Bruxelles, j’ai forcément cogité dans ma voiture “partagée”, un mot qui prenait tout son sens. 

Faire cela, c’est bien peu de chose par rapport à la destinée de A, H, M, B et H, à l’accueil des hébergeurs et à la difficile orchestration de tout cela par l’équipe de la plateforme. Mais j’ai cru comprendre qu’il s’agit d’une chaîne sur laquelle on peut facilement venir s’accrocher.

Hier matin, je perdais du temps sur Facebook, j’avais du boulot. Mais l’algorithme solidaire m’a fait passer de l’écran au volant, du like à la poignée de main.