Je repense au dessin de mon fils : au centre, il y avait un grand point d'interrogation. L'inconnu. Devant une porte ouverte et entouré de welcome

Mon père est arrivé avec de faux papiers à Bruxelles il y a 50 ans. La Belgique a été sa terre d'accueil. 

Depuis des années le glissement à droite des gouvernements au fédéral m'inquiète et me révolte. La violence d'état, sous toutes ses formes, me terrorise et me donne la nausée. Le non respect de l'état de droit fait trembler ma base, mes convictions, mes certitudes. Un petit pire plus un petit pire plus un petit pire : la grenouille commence à sentir drôlement le roussi dans sa casserole 🙁

Là il faut agir, par humanité et par résistance.

Et... ô miracle, on est nombreux à ressentir la même chose !

La semaine passée notre famille n'était pas en mesure d'accueillir à la maison. Je m'étais donc proposée comme chauffeuse pour des navettes entre le parc et une autre famille près de chez moi, hors de Bruxelles. 

Cette première expérience m'a permis de discuter longuement avec mon fils de 10 ans.

C'est un bonhomme très sensible à la marche du monde, et donc aussi très inquiet. Qui me demande souvent avant de s'endormir "est-ce qu'on est en sécurité maman ?" Ce à quoi je lui réponds invariablement, tout en accueillant ses craintes: "on fait partie des gens qui sont le plus en sécurité dans le monde entier".

Donc il y a quelques jours j'ai ajouté: "et ça nous donne le pouvoir de mettre à l'abri, pour un moment, des personnes qui ne le sont pas".

J'ai vu dans ses yeux qu'il y avait eu un déclic. Qu'à la crainte de faire entrer des inconnus dans sa maison, à la sensation d'être petit et dépassé par les injustices sur Terre, s'est superposée la sensation d'avoir un pouvoir. Un pouvoir mince, fugace, qui ne va pas changer le monde mais qui nous rend acteurs et plus seulement témoins impuissants. 

Il a dit oui. 
Je suis allée au Parc et on m'a présenté K. et K., 2 gaillards kurdes irakiens. Rapides regards, salutations et hop, on embarque. 

Et là, pendant que nous montions dans la voiture et nous livrions aux premiers échanges de circonstance, j'ai eu un pincement au cœur. 

Une hésitation. 
J'ai été surprise par la violence de cette boule à l'estomac, si soudaine, ça défilait à toute vitesse dans ma tête :

Je nous ai vus de l'extérieur, moi m'éloignant au  coeur de la nuit avec ces deux gars crâne rasé, regard charbon, barbe noire et bras tatoués... à peu près le prototype des types que, dans les films, quand la fille les croise dans une ruelle sombre, la musique devient flippante 😅

"Allez, tu es tellement convaincue, tellement en accord, il y a plein de gens qui le font, il y a deux secondes encore au parc, deux blondinettes déterminées qui devaient faire 50kg toutes mouillées et t'as peur ? Elle est où la badass qui a voyagé seule, dormi chez des inconnus et même déjà accueilli des gens dans une autre vie, en coloc, en erasmus? Toutes les personnes que tu as véhiculées la semaine passée étaient chouettes, et puis tu as lu tous les autres témoignages, qui disent que c'est facile et que tout se passe bien..."

"Oui mais là je les amène dans mon nid, où m'attend mon poussin."

Ça a duré une fraction de seconde mais j'ai eu le temps de faire défiler toute une saison de titres sudpresse!

Je prends une grande respiration et je mets le contact. 

À la maison, mon fils nous attend avec un grand dessin avec une porte ouverte et des "welcome" tout autour, et des tasses prêtes pour le thé, et des biscuits. 

Ça a le mérite de détendre l'atmosphère et de planter un cadre rassurant pour K. et K. qui, en fait, étaient beaucoup plus inquiets que moi.

Il aide à préparer le lit, les essuies, et je vois du coin de l'oeil les trois échanger des sourires timides de mecs au coeur tendre. Ils lui apprennent à dire "bonne nuit" en kurde.

Puis le rituel : douches, lessives, d'abord non au thé, non au repas et enfin on se relâche, on finit par papoter autour de la table, on se montre des photos, je parle de mon compagnon parti à l'étranger pour le boulot, ils me parlent de leur famille éparpillée aux 4 coins de la Terre, on salue ensemble les dieux whatsapp et messenger et, enfin... tout le monde grignote 🙂

Je regarde leurs yeux: tellement pleins de douceur, de gentillesse, de tristesse, d'étonnement aussi. Comment ai-je pu passer à côté de ces regards-là et me méfier d'eux ?

Ce matin au réveil, j'ai raconté à mon fils que K. a eu les larmes aux yeux quand il a vu son dessin. Je lui ai dit qu'il a été un super accueillant ("comme un accueillant mais avec une cape"). 

Ils ont émergé juste à temps pour lui faire un bisou et pim! lui mettre le rose aux joues 🙂 Puis je l'ai conduit à l'école. 

Je rentre, ça sent bon : "tonight no need to prepare food!" : Ils m'avaient cuisiné mon dîner !

Sous leurs dehors de durs à cuire ils ont raconté leur périple. Avec leur gueule de métèque et leur statut d'illégal ils ont déjà ramassé une fameuse dose de mépris pour leur âge. Du coup ils sont étonnés qu'en Belgique des gens apprennent aux enfants à ne pas avoir peur des étrangers, encore plus étonnés quand je leur ai dit qu'en fait on était tout plein! 

On a salué ensemble le dieu Facebook. 

Mais putain, 26 ans et la conscience bien intégrée que normalement les gens ont peur de toi et te chassent. Tellement que le contraire t'étonne. 

"Choisir d'habiter la confiaaance"... mais pourquoi tout à coup, pour la deuxième fois depuis cet été, cette chanson de quand j'allais à un collège catho me vient à l'esprit? Envie de lui donner un autre sens, de miser sur la confiance entre humains, presque envie de miser sur la confiance en l'humain !

Et puis en route. On se dit tout plein de mercis dans toutes les langues, on a tous tellement de raisons de nous remercier les uns les autres. 

Cette nuit-là 4 personnes ont choisi de se faire confiance et le matin venu se quittent en se souhaitant un beau futur. Je m'inquiète de ce qui les attend. Je ne leur dis pas, je leur dis que ça va aller.

Dans l'après-midi midi, un message: on peut revenir ce soir?

Cette fois au parc ce sont des retrouvailles, avec les sourires et embrassades de circonstance. 

"C'est ma belle-mère!" (Hmm merci... oui, il faut quand-même être conscient qu'on s'expose à ce genre de danger-là ! 🙂 )

Je repense au dessin de mon fils : au centre, il y avait un grand point d'interrogation. L'inconnu. Devant une porte ouverte et entouré de welcome. 

Il avait tout compris depuis le début, lui.

Je m'endors en pensant à tous ceux qui, ici, on fait le pari de la confiance et de l'humain. Que plein de petits pouvoirs ensemble ça commence à faire un plus grand pouvoir. 

Merci à tous. On continue. 

No pasaran !